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L’échelle du malheur

Si j’en crois les memes que je vois passer partout sur les zinternets, en ma qualité de confinée-sans-enfant, mon confinement devrait être dédié au yoga, au jardinage et à la lecture, tout ça accompagné d’un barbu avec un manbun et d’un sourire extatique. Par opposition, bien sûr, aux confiné-e-s-avec-enfant, dont le confinement détrône furieusement l’Apocalypse. Breaking news : je n’ai toujours pas recommencé le yoga, même si ce serait un excellent moment pour le faire. Je n’ai pas de jardin, ni de balcon. La dernière fois que j’ai regardé, il n’y avait aucun barbu avec un manbun dans mon lit pour me faire la lecture. Pis je ne peux pas affirmer que je vais bien.

Présentement, il y a très peu de gens qui peuvent se vanter d’aller bien à temps plein. On vit quelque chose qui ressemble drôlement à un trauma collectif : trop, trop vite, trop fort pour que notre corps et notre tête puissent le gérer sainement.

Je sais que je suis privilégiée : j’ai encore un travail, j’ai un toit sur ma tête, j’ai de la nourriture pour manger, j’ai un lit douillet pour dormir, je suis en santé et je suis en sécurité.

Certain-e-s d’entre nous ont perdu leur emploi.

Certain-e-s d’entre nous n’ont pas de maison et plus de refuge.

Certain-e-s d’entre nous ont faim.

Certain-e-s d’entre nous sont confiné-e-s avec leur agresseur-euse.

Certain-e-s d’entre nous ont reçu un diagnostic de maladie grave le 12 mars et vivent avec l’angoisse qu’aucune démarche de traitement n’est possible tant que le confinement perdure.

Je sais que je suis privilégiée. Mais quand je me retrouve dans le bain en train de pleurer, ça m’aide pas de penser à ceuzes qui ont faim. Ça m’aide pas qu’on invalide mon ressenti. Ce qui m’aide, c’est de pleurer, d’être dans le bain pis de me dire – et me faire dire – que c’est correct et que ça va passer. Pis après c’est correct, et ça passe.

Tous ces memes comparatifs de qui vit le plus difficile confinement me rappellent qu’on a cette fâcheuse tendance à vouloir faire des échelles de malheur pour voir qui « gagne ». Je ne veux pas vous décevoir, mais si on veut jouer à ce jeu-là, je vous annonce qu’on va pas mal tous et toutes se faire perpétuellement torcher par les enfants en Afrique qui meurent de faim, du sida, de l’Ebola ET de la COVID-19. Je vous annonce également que ça ne vous réconfortera probablement pas de penser aux enfants d’Afrique qui meurent de tout, la prochaine fois que vous trouverez les vôtres en train de se dessiner dans ‘face avec des Sharpie.

Certain-e-s d’entre nous sortiront du confinement avec un choc post-traumatique.

Certain-e-s d’entre nous sortiront du confinement en dépression.

Certain-e-s d’entre nous sortiront du confinement en faillite.

Certain-e-s d’entre nous… ne sortiront pas du confinement.

En attendant, ça n’aide personne d’essayer de renier ou de minimiser ce que d’autres ressentent.

Ce que tu vis et ce que tu ressens est valide, et pas seulement en période de confinement.

Pleure.

Prends un bain.

Ça va passer. Tout passe.

Crédit photo : Christian Sterk, Unsplash

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