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La solitude de mes grands-mères

Lucile faisait des listes. Lucile, c’est ma grand-mère paternelle, qui est décédée depuis deux ans maintenant. À sa mort, j’ai conservé quelques-uns de ses carnets. Quand je les ai parcourus pour la première fois, je n’ai pas trop compris l’intérêt, le besoin de ma grand-mère de les écrire. Une dizaine de cahiers remplis d’une calligraphie rapide, presque illisible, dans lesquels elle listait tout. Des appels téléphoniques de la journée au ménage des armoires, des anniversaires à retenir aux livres à lire, des recettes à expérimenter aux heures de coucher. Et puis voilà, récemment, je me suis surprise à écrire dans mon calendrier les événements du jour : Suis allée voir mon frère et ses enfants à vélo, ai lu La héronnière de Lise Tremblay, ai commencé mes semis. De petites marques pour le souvenir, pour remplir le vide « covidien », pour éviter l’oubli ou pour avoir l’impression de faire quelque chose. Écrire, c’est souvent ça, une manière de marquer le réel, de le conserver plus longtemps que par la pensée. Ça m’a redonné envie de plonger dans les cahiers de mamie, pour reconstruire son isolement de grand-mère habitant seule, dans sa maison de Loretteville.


La routine annotée


Préparation du réveillon


Listes de mots inconnus


Nos prédictions astrales

Les dimanches étaient les journées de rencontres familiales. Ma famille habitait sur la Rive-Sud, alors on ne venait pas souvent la semaine chez mamie. Heureusement, elle avait un entourage très riche, peuplé par mes tantes et oncles, cousines et cousins, par ses sœurs qu’elle avait nombreuses et par quelques amis. Mamie incluait tout le monde dans ses carnets, ceux qu’elle connaissait à peine avaient toujours de la place, elle notait leurs dates de naissance pour les anniversaires et pour connaître leurs horoscopes. Mais il y a, malgré toutes ces attentions, toutes ces notes, certains jours lors durant lesquels elle passait sa journée seule, à lire et à faire des mots-croisés, sans recevoir de téléphone. À la lecture de ces carnets répétitifs, je m’en veux de ne pas l’avoir appelée tous les jours vides d’appels. Je me dis que, peut-être, ma voix au bout du fil aurait pu être d’un quelconque réconfort.

Le confinement nous fait prendre conscience de nos solitudes respectives dernièrement, de nos façons de dealer avec elle, et illustre encore plus l’isolement des personnes âgées. Thérèse, mon autre grand-mère du côté de ma mère, est confinée dans sa grande maison vide en campagne en ce moment, et mes tantes, oncles et parents passent la voir de temps en temps sur son grand terrain. Ils lui amènent de la nourriture, des courses, des livres. Moi, je ne suis pas quelqu’un qui a l’habitude de donner beaucoup de nouvelles à la famille, mais grand-maman m’appelle. Ça me fait toujours plaisir de l’entendre. Alors, je me suis mise à l’appeler, moi aussi. J’ignore si elle écrit des listes comme mamie, si elle tient des carnets, si elle a repris la peinture ou si elle parle avec sa collection de poupées dans la chambre remplie de froufrous. Toute cette vastitude autour d’elles, alors que leurs maisons ont tour à tour été remplies de six enfants chacune, me hante. Je sais que mamie était heureuse, elle se disait prête, quelques jours avant son décès. Je crois que grand-maman est heureuse aussi, bien que le confinement actuel accentue probablement sa marginalisation.

Je ne peux pas m’empêcher de penser à toutes ces personnes âgées qui vivent dans des foyers en ce moment, coupées de l’extérieur et peut-être affaiblies, certaines sans famille, et qu’on enfouit dans des fosses communes sur Hart Island, au nord-est du Bronx, à quelques miles d’ici. La crise sanitaire qui sévit dans les CHSLD devrait nous faire réfléchir à la façon dont on traite nos aîné.es. Prenons-nous suffisamment soin d’eux? Partage-t-on assez? Sommes-nous liés malgré l’éloignement? Je me rends compte de ma propre propension à l’isolement dernièrement. Bien sûr, certaines personnes le vivent mieux que d’autres, mais je trouve si triste l’idée d’une journée sans communication… Et nous, les branchés aux réseaux sociaux, les générations qui suivent, pouvons-nous dire que nous communiquons vraiment?

Hé hé, je vous laisse avec cette question.

Source : Shannon Cartier, Naptime,  2018

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