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S’indigner pour s’indigner, ça ne sert à rien

Ça fait quelques jours que je veux parler, mais que les mots me manquent. Que les seuls qui tournent dans ma tête ressemblent à « C’est assez ! », « Voyons câlice ! » et « J’ai envie de tout brûler ! ». Ça fait quelques jours que j’essaie de gérer ma peine et ma frustration, ça fait quelques jours que je n’ai rien de positif à dire. Ça fait quelques nuits que je ne dors plus.

Tu dois te dire que « c’est lourd ». Effectivement, ça l’est.

Quelque part entre les maux de cœur et une envie de pleurer chronique. Loin des solutions et de la joie que j’aime propager.

Un état amer. Un état justifiable.

Bombardée de stories, mitraillée aux hashtags, étouffée par les DMs. Je me suis beaucoup questionnée sur l’activisme éphémère, la pression face au militantisme et sur l’utilisation de l’arme de révolution massive (mais aussi de destruction de conscience) que sont les réseaux sociaux.

J’ai vu les reposts en story, je me suis dit que j’aurais préféré que ce soit des publications permanentes.

J’ai vu les messages de compassion, je me suis dit que la capacité à comprendre ou à ressentir ce qu’une autre personne vit a ses limites.

J’ai vu la liste partagée à profusion sur Facebook, je me suis demandé si ceux qui la partagent ont pris le temps de lire sur chaque nom.

J’ai vu les nouvelles updates sur la COVID-19, je me suis demandé si le racisme n’était pas le virus qui demandait le plus notre attention.

J’ai vu la vidéo, j’ai imaginé mon père à la place de George Floyd.

J’ai vu l’indignation face au racisme, je me suis dit que le racisme ne datait pas d’hier.

J’ai vu les gens me donner plus d’attention, je me suis dit que ma couleur de peau n’avait pas changé.

J’étais noire avant les évènements du 25 mai et je le suis encore.

Je me souviens de la fois où on m’a craché dessus sur la rue Saint-Joseph, j’aurais voulu que les passants s’indignent avec moi.

J’ai lu les messages de mes amis qui se demandent quoi faire et pensent que je pourrais les aider. Je comprends ce sentiment d’impuissance, seulement, est-ce mon devoir de les éduquer ? Non.

À qui, alors ?

Qu’est-ce qu’on fait quand tout brûle et que le monde étouffe ?

On se trouve un point de départ de changement radical commun. Soi-même.

On commence par soi. On fait l’effort conscient et constant de s’éduquer. On remet en question nos comportements et nos connaissances. On désapprend pour mieux apprendre.

Faire des recherches, lire des livres, écouter des podcasts, donner à des causes, se conscientiser.

Ne pas faire de déni.

Nier la réalité, c’est un luxe que certains d’entre nous n’ont pas. Apprenons à l’admettre et à le reconnaître. Nous ne sommes pas libres et égaux. Agissons pour que cela change.

À part ça ?

On arrête de partager la vidéo du Facebook Live dans lequel on voit et entend George Floyd mourir. C’est du murder porn. Cette vidéo était « nécessaire », mais elle véhicule des images profondément traumatisantes. Il y a des enfants qui naviguent sur internet. Épargnez-les, s’il vous plaît. Épargnez-nous.

Plutôt, on partage de l’information de source fiable, des réflexions, des pistes de solution. On se concentre sur les faits et la proactivité. On s’assure que le #BLACKLIVESMATTER ne sera pas un trend qui va disparaître dans quelques jours. On produit du contenu pour faire avancer la cause et instruire.

On arrête de juger la réaction de la communauté noire face à la situation. C’est fort inapproprié et déplacé. On supporte, aka on ne se gêne pas pour affirmer sa position antiraciste.

Les médias mettent beaucoup l’emphase sur ce qui est cassé, taggé et brûlé, mais on se rappelle qu’un homme est mort. Le père d’un enfant, le fils d’une mère. Et que ce n’est pas le premier. La réaction engagée veut que l’attention soit suffisamment captée pour qu’on réalise l’ampleur, la profondeur et la gravité du racisme aux États-Unis, mais aussi chez nous.

(Notons aussi que la technique fort pacifique « déposer un genou au sol pendant l’hymne national » avait aussi créé scandale et révolte, alors…)

À ceux qui sont concernés par la violence de la réaction de certains, je vous invite à revisiter l’histoire du territoire sur lequel vous habitez. Ce qui brûle en ce moment, ce n’est rien comparé à tout ce qui a été brûlé pour implanter le régime de peur dans lequel on vit.

Quoi d’autre ?

On se serre les coudes. On se relève ensemble. On sort de notre zone de confort et de nos privilèges pour se supporter, ensemble. On en parle jusqu’à ce que tout le monde (même ta grand-mère) soit au courant.

On s’éduque, on fait des erreurs, on s’inculque la tolérance et le respect. On arrête de dire « je n’en reviens pas que ça existe encore en 2020 » et on dit plutôt « agissons pour que ça cesse en 2020 ». Personne ne va en revenir et c’est ça la bonne nouvelle. J’ose croire et placer beaucoup d’espoir en ceux et celle qui vont agir et ainsi encourager les autres à en faire autant.

Je rappelle ici qu’on peut agir sans le partager sur les médias sociaux et que publier du contenu antiraciste sur internet ne veut pas nécessairement dire qu’on fait des actions concrètes de l’autre côté de son écran pour changer le monde.

Parce que s’indigner, c’est ben cute, mais ça ne sert à rien si ça ne mène pas plus loin. Changez, changeons. Assurons-nous que plus jamais une blague raciste ne va passer sous le prétexte que « c’est supposé être drôle ». Certains d’entre nous n’ont jamais pu en rire…

Agissons pour prendre le temps d’adresser la situation avec nous-mêmes, nos proches. Ce ne sera pas agréable, ce ne sera pas facile, ça va brasser. About damn time ! On a de la job, gang. Parce que l’ignorance est partout. Elle est chez nous. Oui oui, ici ! L’ignorance, la maladresse, le racisme, le comportement qui semble inoffensif, mais qui mène au fonctionnement d’un système et d’une société dans laquelle les Noirs meurent aux mains de policiers et où les femmes autochtones se font enlever et tuer, cette ignorance-là, elle est partout. Chez ton chum, ta meilleure amie, ton voisin, toi… !

Encore une fois, ça fait mal de réaliser ça et d’agir, je sais… mais faire le deuil de son confort pour offrir du support est légitime.

Je vous invite à faire preuve de cohérence entre vos publications et vos actions. S’indigner pour s’indigner, ça ne sert à rien.

Sur ce, prenons soin les uns des autres, on mérite mieux.

Changeons ensemble.

Source: Unsplash

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