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« J’ai perdu du poids et ça me fait peur »

Dernièrement, je suis remontée sur la balance. J’avais encore perdu du poids, presque autant qu’entre la dernière fois que je m’étais pesée et mon premier rendez-vous avec Cora Loomis, nutritionniste sherbrookoise qui a commencé à changer ma vie il y a un an et demi.

J’ai perdu du poids et ça me fait peur. Parce que j’étais bien, avec mon corps et le chiffre que j’y associais, parce que que j’étais en santé, parce que j’étais belle, parce que ce chiffre était confortable. Parce que la dernière fois que j’ai pesé ce que je pèse actuellement, je me faminais, je m’effaçais, je disparaissais. Parce que ce poids, je l’associe à de grandes souffrances, dont une éternelle insatisfaction. Parce que je portais ce chiffre sur mes épaules à quinze ans, et que les gars dans mon autobus y collaient l’étiquette « grosse ». Parce que le confinement me prive de sports que j’aime et me rend responsable de mes activités physiques, parce que je risque d’être rouillée quand le centre d’escalade va réouvrir et quand je remettrai mes patins. Parce que j’aimais mes pectoraux et mes biceps, mes cuisses et mes fesses, mon ventre et mes hanches. Parce que j’étais pas toute seule à les aimer. Parce que je veux pas attirer ces regards qui me méprisaient ou m’ignoraient avant, jugée sans valeur à cause de mon armure de gras ; parce que je veux pas être récompensée alors que j’avais tellement plus besoin de réconfort avec ma bibliothèque de plus sur le corps ; parce que je veux pas m’habituer à ce privilège de correspondre davantage aux standards de minceur, au cas où je les perdrais… Parce que j’ai peur de les perdre, j’ai peur de retrouver cette boîte de livres dans le fond d’un garde-robe et de m’en empiffrer jusqu’à ce que mon corps s’étire et s’étire pour leur faire plus de place. Je l’ai déjà fait, je l’ai vécu, je m’en souviens. Qu’est-ce qui me dit que cette fois-ci, ce sera différent? Parce que je sais que c’est différent, je ne me prive pas, j’ai déjeuné un mugcake ce matin, j’ai savouré un sorbet enrobé de chocolat dans une crémerie hier. Je marche en forêt parce que ça fait du bien à ma tête, à mon cœur et à mon âme, pas juste pour faire bouger mon corps. Les gars de l’autobus qui disaient que j’étais grosse, je les ai kick out en leur lançant des livres par la tête, des livres sur l’alimentation intuitive et l’approche Health At Every Size. Parce que ça se peut que le chiffre diminue encore, ça se peut que mes pectoraux ne fassent plus de jaloux chez les garçons, que j’arrive plus à faire de chin-ups et que mes fesses ramollissent encore. Parce que peut-être que mon corps n’a plus besoin d’une aussi grande réserve énergétique parce qu’on a développé une relation de confiance et qu’il croit qu’il ne vivra plus de famine, même s’il vit encore des expéditions énergivores, il sait que j’apporte des collations et qu’il pourra se reposer après. Parce que oui, les gens me regardent différemment, on félicite mon exploit de me sortir du groupe marginalisé que forment « les gros.ses », parce que je sais que j’acquiers des privilèges que je ne mérite pas plus qu’avant, dont j’ai moins besoin et qui me nourrissent de culpabilité, parce que j’ajoute maintenant à ma liste de privilèges celui de ne pas être perçue comme grosse, parce que j’ai pas encore l’énergie de sensibiliser davantage mon entourage à la grossophobie et que j’ai honte de ne plus pouvoir utiliser mon corps comme outil principal d’activisme body-positive et de ne pas avoir encore développé la force de faire plus.

Mon corps change. Plusieurs sont content.e.s pour moi. Moi, j’ai peur. Mais tant qu’à avoir mon corps d’adolescente avec deux, trois rides et quanrante-douze poils de plus, je peux bien m’inspirer d’une quote que j’avais inventée à l’époque. Courage isn’t about not being scared, it’s about facing our greatest fears. Et pour être courageuse, I know I am, and I love myself for it.

Source photo de couverture

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