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Virtuose

Toujours la même angoisse avant de monter sur scène. Si seulement elle pouvait se produire devant un public invisible. Ou pour des oreilles, sans tête ni corps. Cette idée la fit sourire. Un sourire vite effacé par la hantise des regards. Des centaines d’yeux posés sur ses épaules, ses bras, ses mains et ses doigts qu’elle sentait à fleur de peau.

Le trac désaccordait tout. Les battements de son cœur tapaient dans ses oreilles en métronome déréglé. Des vibratos angoissés agitaient ses membres. Ses pieds rêvaient d’une fugue de vent et bois. Mais elle restait immobile.

Pour calmer le vertige qui montait en elle, Ophélie ferma les yeux. Les bruits de la salle lui parvenaient dans les coulisses. Elle fit de son mieux pour transformer les sons disparates en musique. L’écho des pas traversant la salle marquaient le rythme. Les battements des portes retentissaient dans l’air comme des cymbales. Les grincements des sièges montaient vers les aigus. Un chœur de murmures s’élevait des spectateurs qui entraient au compte-goutte. Une rumeur de petits gestes complétait l’ensemble.

Le présentateur vint interrompre ses pensées. Le choc de sa voix la fit trembler. « Mesdames et Messieurs, l’Orchestre Métropolitain de Montréal est heureux de vous recevoir ce soir pour une présentation bien spéciale… » Le reste s’évanouit dans le flou de sa tête.

Dans chaque ville, elle était l’attraction principale. Tous semblaient avoir entendu parler de cette jeune prodige aux doigts d’ange. On disait qu’elle savait créer des mondes de rondes et de croches. Que son archet racontait la vie avec une pureté à couper le souffle. Qu’il y avait une vérité dans sa musique, un souffle. Les gens se déplaçaient en masse dans l’espoir qu’elle saurait mettre un baume sur leur cœur fatigué. Cet engouement, au lieu de l’enchanter, la faisait souffrir. Les spectateurs plaçaient leurs lourds espoirs sur ses frêles épaules. Elle ne pensait jamais pouvoir s’habituer à une telle pression, elle qui au fond ne jouait que pour elle-même.

Une main sur son épaule coupa court ses réflexions. Son maître la prit dans ses bras et, une fois de plus, lui murmura les mots magiques à l’oreille. « Fais-le pour la musique, Ophélie. Le reste n’est que du vent. » Elle plongea un instant son regard dans les yeux gris qu’elle connaissait par cœur. Il y trouva la confiance et le support dont elle avait besoin pour surmonter sa peur.

Lorsqu’elle s’avança sur la scène, les applaudissements ne parvinrent pas jusqu’à ses oreilles. Elle était entrée à l’intérieur d’elle-même, dans cet endroit privé où rien ne pouvait l’atteindre. Un repli de conscience dans lequel elle ne faisait qu’un avec son instrument. Dans ses bras pliés, le violon reposait dans l’attente. Près du lutrin, Ophélie s’immobilisa. Il était vide. Elle n’avait besoin d’aucune partition, les notes étaient déjà imprégnées en elle. Le support lui servait d’ancrage, tout simplement.

Après un rapide coup d’œil vers le chef-d’orchestre, le concert commença enfin. Pendant plus d’une heure, Florence se pencha sur l’épaule de chaque spectateur pour leur glisser des mots doux à l’oreille. Elle leur parla de rois et de reines, de bals majestueux et de tapisseries dorées ornant les murs. D’une promenade à vélo sous la pluie et du reflet des galets mouillés au bord de la Seine. D’un rêveur ayant donné son cœur, tout son cœur, à une femme amère qui le fracassa un matin de mai. Elle les convia à une fête, où des guirlandes de lumières illuminaient la cour gazonnée et où petits et grands dansaient l’amour de la vie. Et elle pria Dieu pour le beau et pour le bon afin qu’il apaise son cœur alourdi.

À la dernière note, personne ne bougeait. Les spectateurs restaient abasourdis comme au sortir d’un rêve doux-amer. Ophélie baissa son violon et quitta la scène dans un silence engourdi. Sans jeter un regard à la salle ou à quiconque.

Elle ne vit donc pas le mouchoir pressé sur la joue de Mme Fournier et la larme qui se frayait un chemin entre ses pattes d’oie. Ni la main calleuse de Gaston crispée autour de son programme. Dire que sa femme avait dû lui faire une scène pour qu’il l’accompagne. Elle ne remarqua pas non plus l’admiration dans les yeux de son maître qu’elle croisa en coulisse, ni la satisfaction du chef-d’orchestre qui prenait conscience de ce qui venait se produire. Ophélie ne perçu pas non plus l’éclat dans le regard d’un petit garçon assis à la troisième rangée, le germe de rêve qui ferait de lui un pianiste talentueux des années plus tard.

Et lorsque le public sortit de sa transe, lorsque les applaudissements éclatèrent dans la salle, Ophélie était déjà loin. Son étui à violon pendait au bout de son bras. Ses pas claquaient dans le soir. Dans son corps en entier, un vide. Tout ce qu’elle avait reposait sur le plancher sombre d’une scène dont elle oubliait déjà le nom.

Crédit photo: Jonathan J. Castellon

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