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Définancer la police et les prisons

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« Définancer la police » serait une manière de traduire le mouvement #defundthepolice qui essaime ces derniers temps sur les réseaux sociaux. Le concept, exemplifié et défendu par de nombreux abolitionnistes, consiste à arrêter de financer l’instance policière (souvent violente, faisant preuve de profilage et déjà surfinancée), au profit d’autres alternatives plus profitables à la population, comme l’éducation, les soins de santé, les services d’aide à la jeunesse, le logement et d’autres investissements dans les communautés. Évidemment, viser les problématiques du crime à la base, en souhaitant aider les populations vulnérables, semble la chose à faire. Pourtant, les gouvernements semblent préférer investir, à l’inverse, dans des infrastructures policières et carcérales. Dans son essai La prison est-elle obsolète?, la militante antiraciste et féministe Angela Davis explique l’envers du système carcéral américain : «  Au cours de ma carrière en tant que militante antiprison, j’ai vu la population carcérale des États-Unis croître si rapidement que pour beaucoup d’individus issus des communautés noires, latinos et amérindiennes, la probabilité est bien plus grande de se retrouver derrière les barreaux que de recevoir une éducation décente[1]. » Et la prison, cet espace à vocation de pénitence, est-elle vraiment la meilleure façon de combattre le crime? Quand on sait que la plupart de ces établissements sont plutôt des écoles du crime pour la plupart des jeunes qui y entrent, peut-on vraiment croire à sa capacité de correction?

« […] il y aurait aux États-Unis deux fois plus d’individus souffrant de maladie mentale en prison que dans l’ensemble des hôpitaux psychiatriques. [2]», abonde Davis. Ce phénomène n’est pas sans rappeler le cas de Chantel Moore, une autochtone de 26 ans abattue par la police d’Edmundston au début du mois de juin, alors que son ex-copain craignait pour sa sécurité en raison de son état psychologique. La violence et la peur que peuvent représenter les forces policières, particulièrement envers des personnes déjà victimes de profilage racial, n’aident certainement pas au bien-être de la population avec des troubles de santé mentale. On a vu circuler, d’ailleurs, beaucoup de sensibilisation aux alternatives de modes d’intervention vis-à-vis des personnes atteintes de troubles de santé mentale, après le décès de Chantel Moore. Mais en dehors de la santé psychologique, il faut rappeler que les femmes autochtones ont 11 fois plus de risques d’être interpellées par des agent.es du SPVM que les femmes blanches, selon un rapport publié en 2019[3]. Et c’est aussi le cas dans le reste du Canada, alors que rien n’a encore été mis en branle, un an après la publication finale de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

En date de 2017, un.e agent.e gagne à son entrée en fonctions « un salaire de base de 40 706$. Ce salaire d’entrée sera de 48 386$ à compter d’avril 2021. Un agent avec cinq ans d’expérience gagne actuellement 71 000$. Il gagnera 84 366$ au terme de la convention. L’agent de troisième niveau au dixième échelon gagne 76 296$ actuellement, il gagnera 92 800$ en 2021. Pour un sergent, on passe de 88 277$ à un plafond de 104 934$ par année. [4]» Des chiffres dérangeants quand on compare le salaire des policiers et policières à celui des infirmiers et infirmières, par exemple. Mais ça, on le sait depuis longtemps : tous les métiers de care, d’aide et d’entraide, à majorité occupés par des femmes, sont sous-payés, alors que ceux des forces de l’« ordre », patriarcaux et masculinisés, sont surfinancés.

Si le devoir des forces de l’« ordre » est de protéger la population et d’amener la population carcérale vers une réintégration du système, pourquoi alors les peines de prison sont-elles de plus en plus longues? (Évidemment, quand on participe au meurtre de George Floyd, par exemple, et qu’on a les moyens et le support pour amasser un million de dollars pour payer sa caution, il en est tout autre.) Je me ramène du côté des écrits d’Angela Davis pour exemplifier la situation américaine : « Après l’abolition de l’esclavage, les anciens États esclavagistes ont adopté de nouvelles lois inspirées du Code des esclaves afin de réglementer le comportement des Noirs affranchis comme du temps de l’esclavage. Ces nouveaux « codes noirs » instauraient toutes sortes d’interdictions (vagabondages, absence au travail et non-respect du contrat d’embauche, possession d’armes à feu, gestes ou actes insultants) qui ne concernaient que les Noirs.[5] » À peine sortis du système déshumanisant de l’esclavage, les Noirs étaient de nouveaux prisonniers d’un système, que certains considèrent pire encore : travail à la chaîne (car littéralement enchaînés), mauvais traitements, dégradations des droits et libertés ; encore aujourd’hui, cette mentalité raciste vis-à-vis des personnes Noires, Latinos et Amérindiennes comme étant plus près de la criminalité, demeure. On persécute des personnes racisées comme le jeune homme de 16 ans, Kalief Browder, en l’accusant à tort d’avoir volé un sac à dos (Browder passera deux ans en isolement avant d’être libéré et de se suicider) ou comme Breonna Taylor, jeune femme de 26 ans atteinte de 8 balles dans son appartement, lors d’une perquisition sur un avis de recherche erroné (aucune arrestation n’a eu lieu suite à son décès). Ajoutez à cette liste honteuse toutes les arrestations de migrants et surtout de migrantes, qui gonflent chaque année les statistiques de la population carcérale féminine. Pourquoi donc continue-t-on d’arrêter de manière compulsive et en masse? Pourquoi, alors même que la criminalité est en baisse, les incarcérations s’accélèrent-elles? La réponse bien laide et simple, c’est que le système carcéral en est un carcéro-industriel, pour reprendre les mots de Davis, qui fait travailler les prisonniers et prisonnières au profit des entreprises privées. Je vous invite à visionner le documentaire The 13th sur Netflix, qui est une mine d’informations à ce sujet.

Définancer et abolir les prisons : deux concepts qui semblent utopiques pour plusieurs. Mais si, comme l’indique Davis : « […] nous sommes déjà convaincus que le racisme ne devrait pas définir l’avenir de notre planète, et si nous pouvons démontrer avec succès que les prisons sont des institutions racistes, il devrait alors nous être possible d’aborder sérieusement la question de [leur] obsolescence. [6]»

 

[1] Angela Davis, La prison est-elle obsolète?, Au diable Vauvert, 2014, p.10.

[2] Ibid., p.11.

[3] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1334763/montreal-police-spvm-profilage-discrimination-rapport

[4] https://www.lapresse.ca/actualites/201705/26/01-5101858-hausses-salariales-de-175-pour-les-policiers-de-la-sq.php#:~:text=%C3%80%20l’entr%C3%A9e%2C%20un%20agent,au%20terme%20de%20la%20convention.

[5] Op. cit., Angela Davis, p.33.

[6] Ibid., p.29.

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