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Et un jour, j’ai découvert que j’étais grosse

Ça y est, le verdict est tombé, je suis officiellement grosse, du moins, médicalement parlant. Comme si j’avais besoin que ce jeune médecin, le genre qui s’y croit un peu trop, tout frais sorti de ses études, me sorte un espèce de disque en carton pour calculer mon indice de masse corporelle afin de savoir que j’ai des kilos en trop. Mon miroir qui n’a pas fait 9 ans d’études me le rappelle déjà cruellement tous les matins alors que je ne lui ai rien demandé. En fait, tout dans la société me rappelle au quotidien que j’appartiens à une catégorie à part, celle des personnes enrobées, en surpoids, en surcharge pondérale, des gros, quoi !

Choisir des vêtements dans des magasins où tout est dimensionné pour des minettes de 20 ans que l’on croirait sorties d’un magazine est sans doute l’épreuve qui est la plus difficile pour moi. Je ne parle même pas du passage dans la cabine d’essayage où je vais me rendre compte que même en rentrant mon ventre, il me manque 15 cm pour pouvoir fermer le pantalon. Non, je parle juste de pouvoir choisir un modèle qui me plaît, pour lequel j’ai un coup de cœur et qui ne m’oblige pas à me contenter d’acheter le seul modèle disponible en taille XXL. Pendant des années, j’ai choisi des vêtements par défaut, non pas parce qu’ils me plaisaient, mais parce que c’était le seul modèle disponible à ma taille. J’aurais pu, bien sûr, aller dans le rayon grandes tailles, à côté des vêtements de maternité ou dans les magasins spécialisés pour elles. Mais qu’on n’en parle de ces vêtements conçus pour nous, les gros, de couleur noire, bien sûr, et avec leur taille élastiquée. C’est un peu la double peine en quelque sorte. Non seulement on ne se sent pas bien dans notre corps mais, en plus, les modèles sont moches, sombres, informes et souvent deux fois plus chers car, bien sûr, il faut deux fois plus de tissus. Parfois, au détour d’un rayon, j’ai la chance de trouver un t-shirt ou une robe que je vais pouvoir essayer. Alors, je continue d’essayer, on ne sait jamais, sur un malentendu, ça pourrait le faire.

C’est bête, mais les sièges sont aussi conçus pour des personnes de taille standard. Quelle humiliation on peut ressentir quand, assis dans le train de banlieue ou à un concert, on se rend compte que l’on déborde de notre siège et que l’on est obligés de se contorsionner pour ne pas toucher notre voisin ou voisine. Et, le jour où, en m’asseyant dans le siège d’un avion de grande ligne, je me suis raccroché les fesses aux accoudoirs de chaque côté jusqu’au point de me demander si les compagnies aériennes, pour de sordides raisons budgétaires, ne fabriqueraient pas des avions avec des sièges plus étroits pour pouvoir mettre plus de passagers dans l’avion. J’ai fini par me rendre à l’évidence : en 30 ans, j’avais pris 30 kg.

J’ai évidemment essayé les derniers régimes à la mode pour pouvoir être belle en maillot de bain comme c’est écrit dans les magazines. J’ai testé le régime à base de bananes, à un tel point que j’aurais pu jouer le rôle de Chita dans Daktari. Bien entendu, j’ai également essayé brièvement le fameux régime à points. Mais est-ce que l’on a vraiment besoin de payer des séances chez Weight Watchers pour apprendre qu’un concombre est nettement moins calorique qu’un pain au chocolat (8 points quand même le pain au chocolat) ? Il y a aussi celui où on mange des œufs et du jambon toute la journée, comme les grands sportifs qui entretiennent leurs muscles pour briller dans les salles de sport, sauf que moi, mes muscles sont cachés sous la graisse. Last, but not least, le régime où on se force à avaler des substituts de repas qui ressemblent vaguement à des crèmes dessert au goût de chocolat, enfin, c’est ce qui est indiqué sur l’étiquette, et il faut avoir beaucoup d’imagination pour y croire.

Voilà comment, pour se conformer à un idéal féminin (pour qui, pourquoi ?), on martyrise notre corps et notre esprit, voilà comment on perd confiance en nous-mêmes  et en notre capacité à être une belle personne, voilà comment on meurt à petit feu et que l’on en vient à acheter nos vêtements par correspondance et à se cacher pour savourer une bonne glace.

Allez, je ne vais pas me laisser abattre pour quelques kilos en trop et… je tire ainsi la langue à mon reflet dans le miroir. Si j’écoute les adeptes du développement personnel, je devrais réussir à me regarder et à me dire que je suis belle, mais je n’en suis pas encore là. Petit exploit, j’ai déjà réussi à ne pas casser le miroir. Je vais maintenant aller tranquillement savourer mon dessert avec un petit verre de vin auprès de l’amour de ma vie qui a quatre pattes, des poils et un cœur gros comme ça.

Par Emmanuelle Failler

Réviseure: Amélie Carrier

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