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Je m’en sacre

funambules toile araignée
Source: Pixabay

C’est peut-être l’âge, c’est peut-être la maturité, c’est peut-être les deux. C’est assurément les deux. De plus en plus, je m’en sacre.

De quoi ? De tout. De tout ce qui n’est pas sur ma liste de priorités. Pis une priorité, c’est propre à chacun, ça se discute pas.

Plusieurs aspects dans ma vie sont précieux au point où je ne voudrais pas les perdre, encore moins leur faire du mal.

On prend soin de notre famille proche, de nos amis, de choses qui ont une place importante dans notre vie.

On a chacun notre propre liste de trésors qui s’est écrite toute seule au fil du temps. Et avec le temps, certaines lignes de cette liste se sont effacées. Parfois, on a dû en ajouter. C’est comme ça. On vieillit, on mature, donc nos valeurs et nos besoins changent.

Pis ma liste à moi est bien pliée et mise dans une petite enveloppe. Celle-là même qui nous sert de cœur.

On la traîne chaque jour au plus profond de soi.

Pis il y a le reste. Le reste qui n’a pas d’importance pour tout un chacun. Pas d’importance, surtout lorsque ça devient complexe et compliqué.

Parfois, une personne ou une chose de la plus haute importance pour nous devient invivable, voire toxique. À un moment, il faut revoir la place de cet élément sur notre liste d’importance. Y a que du bien à retirer de le faire passer du « Ça m’importe beaucoup » au « Je m’en sacre. »

Je suis un enfant unique. Ma mère a failli mourir lorsque je suis né à cause d’une erreur de l’anesthésiste qui l’a gelée à la mauvaise place (léger détail, mauvaise journée au bureau, n’est-ce pas ?).

L’envie de faire de moi un grand frère a été effacée de sa liste après ce moment. Et Dieu sait à quel point ce souhait était hautement placé.

J’ai pas eu de comparatif, de modèle.

Mon père était un homme respectable, aimé de tous, mais l’alcool a pris le dessus sur toutes les sphères familiales, donc je serais malhonnête de dire qu’il était mon modèle. Petit, je n’ai pas eu de modèle à qui m’identifier, pour me montrer le chemin, pour m’indiquer vers où aller ou quoi penser. J’me suis fait mes propres expériences, j’ai créé mes propres moyens d’arriver à mes fins. Et pour y arriver, j’aimais tout le monde et je souhaitais sans le savoir me faire aimer par tout le monde.

Même pliée, ma liste n’entrait pas dans une poche ; il m’aurait fallu un cartable de trois pouces dont les anneaux fermeraient à moitié. Sans le savoir, j’me suis créé des attentes, des comptes à rendre. Des tonnes d’attentes et de comptes à rendre.

Ne jamais déplaire à une seule personne est impensable, insoutenable. À tous ? Imaginez.

On nous enseigne depuis notre bas âge à être poli, bien élevé, bien mis, bien coiffé, à ne pas rouspéter, ne pas crier, ne pas déranger.

C’est lourd.

Tu vois ? Non ?

Être propre, être heureux, être à l’heure, rester en contact, prendre des nouvelles, se téléphoner, être heureux, être sexy, être en couple, être en forme, avoir des enfants, avoir une maison…

Je sais que t’as compris. Je pourrais ajouter des centaines d’autres exemples.

Et plus tard, qu’est-ce qu’on fait ? On demande la même chose à nos enfants. C’est la norme. C’est ce que tout le monde demande. Nous, on ne se questionne même pas.

Et qu’arrive-t-il quand on ne respecte pas l’un ou l’autre de ces enseignements ? On se sent mal. Coupable.

Coupable de ne pas être assez. Coupable d’en faire trop. On ne sera jamais gagnant.

Pis j’suis tanné de ne pas être assez à force de vouloir être trop.

Tanné de me sentir mal. Tanné de me faire croire que je pourrais en faire plus.

En faire moins ne veut pas dire qu’on sort la carte du je-m’en-foutisme, ça veut seulement dire qu’on fait ce dont on a envie quand on en a envie. Penser à soi ne veut pas dire moins penser aux autres.

Donnes-tu des nouvelles à toutes les personnes qui te sont chères équitablement et autant que tu le veux ? Si oui, tant mieux, continue.

Sinon, ne t’en fais pas, ne t’en fais plus, tu le feras lorsque tu le feras. Ne te laisse pas croire que c’est parce que tu te fous de ces gens.

Quoique… Peut-être que oui, au fond. Peu importe, t’as ta réponse.

Depuis peu et de plus en plus, je m’en sacre.

Mes amis proches sont compréhensifs. Est-ce qu’on aimerait se parler plus ? Oui.

Est-ce qu’on a hâte de se voir davantage ? Assurément.

Est-ce qu’on s’en veut d’avoir reporté sept fois notre rendez-vous téléphonique ou nos Facetime ? Non.

On a chacun nos obligations. Pis pour le reste, y a un temps pour juste s’en sacrer.

J’ai souvent vu des gens gênés de ne pas avoir d’autre choix que d’exprimer cette caractéristique de leur personnalité. Ils étaient écœurés de se faire dire qu’ils avaient l’air « donc ben gênés ! » Après ça, ces mêmes personnes se sont émancipées jusqu’à en devenir complètement transformées.

Parfois, on est meilleur à faire quelque chose quand on s’en sacre. Le « J’aimerais dont ben être » ne remplacera jamais le « Je suis comme je suis. »

Est-ce qu’on est bien à notre emploi ?

On est confortable, disons. C’est pas la job de rêve, mais on la contrôle. Pis t’sais, changer pour changer…

On postule quand même pour une job qu’on a vu passer sur un site d’emploi. Ça a l’air cool. Pis postuler, c’est pas si compliqué. Pourquoi pas. Anyway, on l’aura pas.

On nous convoque en entrevue : bah, allons-y, on a pas besoin de job, on en a déjà une.

« Félicitations. Vous avez été sélectionné. Vous commencez lundi. »

Parfois, c’est ça. On gagne au billard contre quelqu’un qui joue souvent. La chance du débutant alors qu’il ne s’y attendait pas. Il forçait trop pendant qu’on était détendu et qu’on ne ressentait pas de pression.

C’est la collègue qui n’accepte pas de se faire dire quoi faire, comment le faire et quand le faire alors qu’on ne veut que l’aider. On la traite ensuite en cachette de tous les noms, on jase d’elle entre collègues, on se demande comment quelqu’un peut être aussi borné !

J’vais te le dire. Probablement que cette collègue se fait constamment dire quoi faire à la maison par son conjoint et depuis sa tendre enfance par ses parents.

Elle ne faisait jamais rien de bon, se faisait dénigrer chacune des fois où elle aurait seulement aimé être appréciée. Mais ce n’est jamais arrivé pis depuis ce temps, ben, elle s’en sacre de ce qu’on pense d’elle.

Alors ce n’est pas toi en plus qui vas venir lui dire que ce serait mieux qu’elle prenne toutes ses notes dans un même cahier au lieu d’avoir 53 Post-its pour être moins éparpillée, parce qu’anyway, ce sera jamais assez.

On ne connaît pas tout des gens. Sacrons-nous-en, ne jugeons pas, on perd notre temps.

Dire « Je m’en sacre », ce n’est pas un manque de respect. C’est simplement faire des choix. L’ordre des choses qu’on aimerait donc ben accomplir aujourd’hui est à considérer de bas en haut et non pas de gauche à droite sur une même ligne. On ne peut pas toutes les faire en même temps.

Pis parfois, sur 20 choses à faire, ça se peut qu’après avoir accompli les 10 premières, ça ne nous tente plus et qu’on n’ait plus l’énergie de faire les autres. Faque on s’en sacre.

Mais demain arrive et les obligations en haut de la liste sont les mêmes que celles d’hier. C’est pourtant pas que celles du bas de notre liste n’étaient pas importantes. J’te jure qu’on aurait aimé les faire, mais à 19 h 30, quand on vient de s’assoir avec juste l’envie d’aller se coucher, mais qu’on ne le fait pas tout de suite juste pour avoir l’impression de profiter un peu de sa soirée, ces obligations-là prennent un peu le bord.

J’m’en sacre de ne pas toujours être le meilleur, de ne pas toujours être à la hauteur. Je donne la plupart du temps le meilleur de moi-même dans ce que je fais pis c’est ça l’important. J’arrête de m’en faire pour des choses ou des gens qui n’en valent pas la peine. Pis en pensant de plus en plus comme ça, j’me crois de plus en plus.

Est-ce que j’pourrais faire mieux dans plein de départements de ma vie ? Assurément. Mais est-ce que ça règlerait tout pour autant ? Certainement pas.

J’ai fini de m’en faire avec l’inexplicable. J’arrête de penser à changer quelqu’un qui n’a pas à être changé par moi.

J’ai fini d’être en esti quand j’suis dans la file d’attente à la caisse à l’épicerie et que Jeannine montre ses circulaires à la caissière pour profiter de la règle du plus bas prix.

J’tanné de me ronger par en dedans pis de bougonner pendant un instant en criant tout seul dans mon char : « Pourquoi tu mets pas ton criss de clignotant !?! ».

C’est terminé, les moments à accepter d’en faire toujours plus pour, à la fin de la journée, ne pas être apprécié davantage.

C’est fini d’être toujours agencé.

C’est assez de penser que je ne suis pas assez.

Si j’arrive en retard, je m’excuserai.

Si j’ai pas pu t’appeler, je te texterai pour te dire que je pourrai pas t’appeler pis je t’en voudrai pas quand ce sera à ton tour d’être très occupé.

Je sourirai pas quand j’en aurai pas envie, mais ça se peut qu’en ta présence, j’aie une faiblesse dans ma retenue. J’demande juste ça, que tu me fasses changer d’idée pis que j’arrête de m’en sacrer.

Pis toi ? C’est quoi tes priorités et tes moments importants à mettre sur ta liste ?

Donc, de plus en plus, je m’en sacre. De toute façon, sous l’averse, on est pas moins mouillé à courir au lieu de marcher.

C’est un projet bien pensé qui a encore de la place à l’amélioration. Je ne passerai pas de la personne diplomate que j’étais à celle que j’aimerais devenir en criant : « Fuck it. » Mais les résultats sont de plus en plus là.

Pis étonnamment, c’est dans les moments où je m’en suis le plus sacré que j’ai le mieux réussi. Parce que s’en sacrer, c’est aussi avoir plus de temps à accorder à tous ces merveilleux moments qu’on néglige depuis bien trop longtemps.

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