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Les travailleurs de l’ombre

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Le téléphone sonne, il est 6h du mat’.

Sans même avoir ouvert les yeux complètement, je reconnais déjà le numéro…

Dame : « Bonjour, puis-je parler à Marie Hélène Bou Nader? »

Moi : « Oui, c’est moi. »

Dame : « Bonjour, c’est de la part de la centrale de suppléance. […] Seriez-vous disponible aujourd’hui pour un remplacement en… [insérer ici le niveau scolaire, le nom de l’école et la durée du remplacement]? »

Voici ma réalité depuis trois ans.

Je suis, ce que nous appelons dans le jargon scolaire, une enseignante non qualifiée, puisque je ne suis pas diplômée en enseignement. Depuis l’automne 2017, je jongle à temps partiel (ou à temps plein parfois) entre la maternelle et la 6e année et ce, autant au régulier qu’en adaptation scolaire.

Je ne vous cacherai pas qu’au départ, je me demandais sérieusement pourquoi un Centre de services scolaire pouvait tant vouloir de moi, sachant que je n’étais pas qualifiée.

Avec le temps, j’ai fini par comprendre. Le manque de personnel est si criant qu’on me téléphone tous les jours où j’offre ma disponibilité.

En temps normal, nous n’avons bien souvent qu’à nous soucier de savoir si nous aurons une classe difficile ou une classe où tout se déroule comme un charme.

Mais maintenant, avec les défis que nous offre la COVID, la charge en est toute autre.

Lors de la première vague, j’ai pu retourner travailler dans les écoles étant donné que j’étais dans une zone froide. Je me souviens encore combien il y avait de la confusion, puisqu’aucun établissement scolaire ne semblait s’entendre sur la marche à suivre.

Dans une école, il pouvait y avoir un protocole X sur divers aspects pour le personnel et dans une autre, un protocole Y, ou même rien du tout.

Certaines écoles obligeaient le port du masque, alors qu’à d’autres endroits, le choix revenait à la discrétion de la personne.

Somme toute, j’ai fait les quelques semaines restantes avant les vacances estivales me disant que les protocoles finiraient par être plus uniformisés d’ici la rentrée des classes en septembre.

À mon cher positivisme…

Bien que les normes sanitaires soient maintenant plus serrées, et théoriquement plus uniformisées, il n’en demeure pas moins que la situation n’est pas facile à gérer, puisque malheureusement, chaque école a encore son propre mode de fonctionnement !

Chaque. École. 

L’une laisse les responsables des berlingots de lait aller les chercher sans supervision alors que l’autre ne laisse que le personnel de l’école qui est autorisé à les manipuler.

Dans certaines écoles les jeunes dîneront dans leurs classes alors que dans d’autres, non.

Que dire du sens à suivre dans les couloirs? Certaines ont opté pour un sens unidirectionnel alors que d’autres, bidirectionnel.

Une fois de plus, il s’agit ici de tout un casse-tête à assimiler en une seule journée.

Fort heureusement, les enfants sont toujours là pour nous guider et pour nous rappeler l’existence de l’horaire des toilettes et des zones de récréation à respecter!

Depuis le début octobre, je voyage d’école en école et de classe en classe ne sachant pas si je tomberai face à face avec ce virus. Ne sachant pas si je le transporterai avec moi vers une nouvelle classe, mettant ainsi plusieurs personnes à risque.

Au cours des derniers mois, nous avons bien souvent parlé des travailleurs essentiels dans différentes sphères de la société, mais avons-nous déjà pris le temps de mentionner tout ce que le personnel travaillant en milieu scolaire réalise avec si peu de moyens?

Hélas, pas assez.

Et pourtant, ces gens se mettent, eux aussi, à risque tous les jours afin de s’assurer que chaque jeune puisse recevoir l’éducation qui leur est due.

Je suis la matricule #0123456789.

À chaque remplacement, je tente à ma manière de former de jeunes enfants qui, un jour, seront la relève de demain, nos travailleurs essentiels d’aujourd’hui.

Je tente à ma manière de leur démontrer que l’école à son importance, que les valeurs de respect, d’entraide et d’écoute (entre autres) doivent faire partir de leur vocabulaire au quotidien.

À ma manière, je tente, avec ces temps difficiles, de me rappeler qu’il y a une chance, même si elle est minime, que je fasse la différence dans la vie ne serait-ce que d’un seul jeune !

Et tout ça, en faisant abstraction que je doive porter un masque de procédure et des lunettes, par-dessus mes lunettes de vision, dès la minute où mes pieds franchissent l’entrée de l’école et ce, jusqu’à ce que je retourne à ma voiture en fin de journée.

Je dois aussi réussir à faire abstraction que mon temps d’enseignement soit réduit de beaucoup à cause du lavage des mains en arrivant le matin, en allant et revenant de la récréation, avant la collation et sans oublier avant de quitter pour la maison à la fin de la journée.

Que ce temps d’enseignement soit aussi impacté à cause du nouvel horaire de toilette où je dois m’y rendre à 10h26 tapant, pas deux minutes avant, pas après cinq minutes après. Tout ça pour minimiser les contacts avec les autres classes-bulles.

Ajoutons à cela, que je dois rassurer plus que jamais plus d’un enfant qui, avec les mois, se retrouvent à avoir des problèmes d’anxiété, de peur d’attraper la COVID.

Pour bien illustrer ce propos, j’ai même dû rassurer une classe entière, sans pour autant m’inquiéter, lorsque la direction est venue, un vendredi en fin de journée, parler aux élèves en leur demandant d’amener tous leurs cahiers pour les deux prochaines semaines, au cas où ils devraient rester à la maison… (et ils y sont finalement restés).

Le manque de reconnaissance était déjà inexistant avant la crise sanitaire, mais il l’est d’autant plus aujourd’hui.

Alors, à toutes ces personnes travaillant en milieu scolaire, qualifiées ou non, ne lâchez surtout pas, puisqu’à tous les jours nous réussissons à accomplir un travail extraordinaire dans une situation hors de l’ordinaire!

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