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CHAMBRE 113

Source: Mylène Carrière

  1. Wasaga beach. Motel Falaise.

J’ai toujours su que si je jouais au Ouija, ces esprits retrouveraient ma trace. J’étais si jeune, autant insouciante qu’apeurée. Je voulais paraître courageuse aux yeux de mes amies qui, elles, prenaient goût à m’effrayer. J’avoue, c’était bien drôle à bien y penser.

Dès l’instant où j’ai entré la clé dans la serrure, j’ai su que ma vie allait être changée à jamais. J’ai pénétré dans un univers connexe.

J’ai toujours été une fille sensorielle. Pressentir les phénomènes inexpliqués sans pouvoir nécessairement les verbaliser. Ça me terrorise autant que ça m’intrigue.

De prime abord, il faut avoir une dextérité incroyable pour réussir à déverrouiller le loquet. C’est à croire que personne n’y est allé depuis un bon moment. La porte s‘ouvre et grince. Je laisse mon amie passer devant, par protection. Désolée, je tiens trop à mon petit moi. On s’enchante de visiter les lieux où nous allons vivre notre semaine de vacances. On efface aussitôt nos faciès d’épanouissement personnel pour laisser place à une neutralité fulgurante. Ce ne sera pas l’endroit de rêve pour deux filles avant-gardistes. Mais on se dit qu’au fond, on va la vivre dehors notre vie, à se faire bronzer à la plage.

En mode exploration vers la salle de bain, trop petite et un tantinet exécrable, narines semi-bouchées par l’odeur du tapis et de la cigarette, je sens mon caca refouler. Hors de question d’avoir des petits besoins durant une semaine. Je n’ose même pas me regarder dans le miroir rouillé. Pas envie d’avoir autre chose qu’un petit porte-clés tout rouillé.

Cet endroit sent la dépression post-traumatique. On a même sur le champ banni la télécommande de télévision en la surenveloppant de saran wrap.  Je choisis le divan pour passer la nuit et mon amie le lit queen. On finit de s’installer rapidement sans trop déplacer d’air, de peur de déranger l’atmosphère d’époque. Pour se changer les idées, on s’installe devant un film léger à saveur estivale. Il est tard et on a bien hâte au lendemain pour en profiter. Mon amie s’endort durant la première partie du film. Elle dort si paisiblement. Moi, je suis bien trop excitée par mes projets plein la tête que ça me garde éveillée. 12h30, j’entends mon nom au loin. Je fais mine de rien. 12h32, j’entends vraiment mon nom venant de la salle de bain. Je jette un coup d’œil à Émilie et elle dort encore. Je chuchote son nom pour la réveiller, mais j’ai peur de me faire dire que je suis encore trop anxieuse alors je préfère la laisser dormir. Je me dirige, couverte sur la tête doucement vers la supposée voix. Rien en vue. Je retourne courageusement m’allonger sur mon divan arriéré.

J’espère juste qu’il n’y a personne qui est mort ici. Je ne peux même pas aller demander à la réception, c’est fermé. J’irai demain.

12h45. Phénomène incroyable se produit. J’entends un déclic étrange. Un son d’outre-tombe. Simultanément, mon amie se redresse brusquement de la position couchée à une position assise, dos au garde-à-vous, très raide, trop raide. Mes yeux s’écarquillent comme jamais. Je fige. Vient le moment où sa tête tourne très machinalement et sec vers moi en me regardant de son regard absent de vie. Je savais que ce n’était plus Émilie. Je suis clairement dans un épisode de possession. Je n’aurais tellement pas dû toucher au maudit chapeau décoratif pour le mettre sur ma tête en niaisant. J’ai sûrement insulté quelqu’une en disant : « Appelez moé Lilas. » de ma voix d’ex-fumeuse. J’ai insulté une vieille bonne femme morte. C’est l’heure de sa revanche.

Assise, je ne peux que regarder la scène pétrifiée. Je me sens aspirer vers le haut.

Le visage de mon amie se déforme totalement. Je viens de me faire pipi dessus. Au moins, ça m’aura évité un déplacement vers la salle de bain tant redoutée.

Son sourire prend des airs machiavéliques et s’étire anormalement diagonalement. Cette chose se met à émettre des sons dans un langage inconnu. Tout ce temps passe au ralenti. Même mon popcorn est dérouté à faire ses allées-retour de mon œsophage à ma bouche. Je ne suis plus propriétaire de mon corps. C’est tout de même la première fois que je fais un voyage astral éveillée.

Bon. Je dois reprendre le contrôle. Je me débats intérieurement pour me libérer de l’emprise. Mon corps émet lui aussi un son particulier en essayant d’articuler le nom de mon amie pour la sortir de ce cauchemar. « EMILIIIIIIIIIEEEEEEEE » Cette voix est sortie littéralement de mon plus profond. Aucune idée de comment j’ai réussi ça. C’était affreux. Mais, voilà que je reprends le contrôle. Je fouille dans la table de salon pour y trouver une bible. Je me mets à réciter un verset à voix haute.

Ils font ça dans les films. Je tiens une fourchette en guise de protection. Vraiment, je n’aurais jamais cru un jour devoir user de ma posture solennelle accoutrée de même, en jaquette.

Mais, faut croire que j’en ai fait bon usage, Émilie revient à la vie, me demandant ce que je fais arrangée de même avec ma face de peur et mon popcorn déchu.

Réviseure = Amélie Carrier

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