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La censure et moi, it’s complicated

Pendant la pause des fêtes, plutôt tranquille, je me suis surprise à apprécier que ça ait été le premier Noël où je n’avais pas eu à m’autocensurer une fois ou deux pour ne pas ruiner la magie de Noël. C’était environ un mois après que l’Association des libraires avait publié, puis retiré, puis republié les suggestions littéraires de François Legault. Ça m’a rappelé à quel point la censure et moi, it’s complicated.

La censure et moi, c’est compliqué, entre autres parce que mon travail, c’est de m’assurer que toute œuvre (littéraire, dans mon cas) est accessible. Du Petit livre rouge à Éric Duhaime en passant par Harry Potter (oui, Harry Potter est censuré dans certains pays et même dans certaines écoles au Canada), ma conscience professionnelle exige que ces livres soient disponibles, légalement, pour quiconque en aurait besoin. « Quiconque en aurait besoin », ça peut être un étudiant qui doit étayer une thèse sur la propagande comme outil d’endoctrinement des dictateurs communistes, mais ça peut aussi être la future cheffe du Parti conservateur du Canada qui veut affûter ses armes pour son débat électoral : ça ne m’appartient pas de juger de leurs motivations. Récemment, une amie a partagé avec moi un fil tumblr dans lequel on pouvait lire : « […] there should be something in a library to offend everyone. » J’adhère totalement à ce principe : chacun·e de nous devrait être offensé·e par au moins un livre dans une bibliothèque.

D’un autre côté, je suis également une adepte de l’autocensure. Anecdote politique : chaque fois que je réponds aux questions d’une boussole électorale, je me ramasse toujours en plein centre de tout (j’ai d’ailleurs toujours beaucoup de mal à arrêter mon vote). Pourtant, à en croire certaines personnes de mon entourage, je suis un genre de féministe-militante-socialiste-radicale. Lors de rassemblements familiaux ou amicaux, certains sujets finissent invariablement en débat sans issue. Parfois, j’essaie de faire de l’éducation. D’autres fois, je n’ai pas l’énergie nécessaire pour le faire, alors je m’autocensure, je souris, je change de sujet et pendant un instant, tout le monde s’en porte mieux.

Encore pire, je suis parfois même une adepte du contrôle de l’accès. Je ne voudrais pas revenir à l’époque des livres mis à l’index (anecdote bibliothéconomique : cette section des bibliothèques était communément appelée « enfer ») auxquels seules quelques personnes triées sur le volet avaient accès, mais la classification des films par groupes d’âge, par exemple, je suis capable de vivre avec ça, même si c’est un dérivé de la censure. Le film est disponible, on m’avertit d’un enjeu relié au contenu, mais après je peux utiliser mon jugement et l’écouter, ou pas. Et même si je comprends que des écoles catholiques décident de ne pas acheter Harry Potter sous prétexte que ça vante les mérites de la sorcellerie, au moins les enfants peuvent l’emprunter à la bibliothèque municipale (et ainsi s’initier à la magie en secret).

Je ne lis pas Gabriel Matzneff, mais ma bibliothèque possède ses livres. Je n’écoute plus Michael Jackson, mais je veux que sa musique continue d’exister. Je porte toujours cette dualité : ma sensibilité personnelle, qui n’aime pas tout ce qui existe, et ma « conscience bibliothéconomique », qui combat la censure activement. Fait que, ouin… La censure et moi, it’s complicated.

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