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J’ai vu la détresse courir

passage piétonnier
Source: Pixabay

En confinement notre état psychologique peut être affecté.

Il est alors important de se rappeler que la détresse ne se voit pas toujours.

Télétravail oblige, je ne te vois plus, mais je me souviens de toi.

Et, très bien, de ce matin-là.

Je travaille au même endroit depuis neuf ans, presque dix. Pré-COVID, ça faisait cinq ans que je me stationnais toujours au même endroit. J’arrivais pas mal toujours à la même heure, vers 7 h 30, et ensuite j’avais environ cinq minutes à marcher jusqu’à mon bureau.

Pis trois ou quatre matins par semaine, lorsque j’attendais à la lumière du coin que le feu pour piétons s’allume pour traverser le boulevard, y avait la même fille blonde qui était là en même temps que moi et qui attendait elle aussi.

T’sais quand t’as la même routine, ben tu remarques ces gens-là, comme je remarquais le monsieur qui m’asphyxiait dans son nuage de boucane en prenant une dernière puff de cigarette comme s’il n’y avait pas de lendemain avant de l’éteindre en entrant au bureau.

Mais pendant à peu près un an, cette fille blonde là se mettait systématiquement à courir dès que le décompte du piéton apparaissait. Mais pas à courir comme quand on veut rester en forme pis qu’on est habillé en conséquence, là.

Non non.

Premièrement, elle était toujours bien vêtue, pis qu’elle soit en espadrilles, en souliers propres, en talons hauts, en robe ou en gougounes, ben elle courait dès que la main rouge d’interdiction de traverser disparaissait.

Printemps comme automne. Été comme hiver.

Sacoche sur le bras ou pas, café dans les mains ou pas, parapluie d’un bord et sac à lunch de l’autre ou pas… elle courait au décompte de 20. Chaque fois.

Une course de fille pressée et en retard. Une course de « j’vais manquer mon bus si j’cours pas », de « certain que mon boss me sacre dehors à matin si j’arrive cinq minutes après 8 h » ou de « ah non, pas une gastro…? »

Ce genre de course là.

Pas des mouvements très élancés, juste des p’tits pas.

Au début, je me disais, « T’sais, fille, pars dont 5-10 minutes avant. Tu fais visiblement un effort pour t’arranger cute le matin. Scrape donc pas ça. » Mais c’était tellement rendu une habitude que j’en faisais même pu d’cas. Même que j’en riais.

J’avais beau me demander le pourquoi de ce geste systématique plusieurs fois par semaine — ce qui m’amenait même à attendre le piéton avec elle en me disant : « Peut-être que ce matin elle ne partira pas à courir… » —, mais j’avais pas de réponse à me donner.

Puis elle, elle se mettait à courir…

Bon… Encore à matin…

Pis un matin, j’ai finalement eu la réponse à ma question.

« Mon père est en résidence pas loin d’ici et il fait de l’Alzheimer avec une anxiété généralisée. Il ne se souvient pas de moi, sauf dans certains moments de lucidité où il crie mon nom en se réveillant en demandant à me voir. Parfois, je travaille de nuit, donc je ne peux pas y aller tous les matins, mais sinon j’essaye d’arriver avant qu’il se réveille, parce que tant que je n’arrive pas, ben il hurle non-stop… », que je l’ai entendue dire à une femme à côté de moi.

J’ai figé. J’ai gelé. J’me suis même remis en question.

On peut pas connaître le quotidien des gens. On connaît pas tout le monde. Mais pour moi, ça, ça aura été le point tournant où j’ai choisi de ne pas juger sans savoir.

Parce que je les voyais, les gens, incluant moi-même.

T’as beau te faire juger un peu chaque matin, comme je l’ai fait moi-même, je connaitrai dorénavant la véritable raison de ta course. Une raison qui n’a plus besoin de justification.

À partir du lendemain, je ne te regardais plus t’éloigner de la même façon…

Le piéton vient de s’allumer.

Pour ma part, c’est la main rouge que je vois encore. Une main qui m’interdit le jugement que j’ai eu pour toi pendant tout ce temps.

Cours, jeune fille. Cours. Y a quelqu’un qui n’attend que toi pour aller beaucoup mieux…

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